Si j’étais patron de presse….

by Thomas on 24/12/2008

Je me suis pris un rêve complètement mégalomane, dans un futur proche un mystérieux monsieur qui est secrètement à la tête d’un des grands journaux du royaume  (La Libre ou le Soir l’image est floue) reconnaît mon intelligence supérieure (je sais compter jusqu’à 10 sans me tromper…) et me demande de prendre la tête d’un de ses journaux vieillissant pour le redresser. Voilà les premières mesures que je prendrais:

Quelques postulats de base

1- Ne pas avoir peur. On lâche prise, on arrête de s’accrocher à un modèle qui est voué à mourir. On avance, on positive . Il faut inventer, tester, triturer. Les opportunités sont devant nous, il faut les saisir.

2- Toute la profession du journalisme a énormément perdu en crédibilité ces dernières années. Le seul moyen de retrouver des lecteurs-internautes c’est de leur apporter une réelle plus value qualitative, force est de constater que ce n’est plus vraiment le cas. Je faisais état de ce tableau dans un précédent billet (voir le sous-titre « la qualité factuelle de l’info »). Ce sentiment ne fait que se confirmer de jour en jour, que ce soit des conversations avec monsieur ou madame “tout le monde” ou avec des “décideurs” (homme politique ou issu du monde économique).

lapresse-plantu1

Source: plantu

3-  Il faut se poser la question si demain le titre disparaît est-ce que les gens ont accès aux  mêmes types d’informations avec le même genre de traitement ailleurs? Si la réponse est oui, c’est que l’on est sur la mauvaise pente. Et pour le moment, la réponse est oui pour la Libre et pour le Soir (il y a évidement des chouettes papiers ou de supers initiatives comme les ukulélés session, mais il s’agit d’annexe, pas d’un projet global) . Et pas besoin d’en dire plus je viens de tomber sur ce billet  qui le fait à ma place : Why not writing a story is innovation.

4- Penser multimédia. Ce n’est évidemment pas possible de tout maîtriser, mais les outils se sont démocratisés et une palette de nouveaux types de média est à disposition du journaliste. Au-delà des grands classiques photo, vidéo et son(qu’il est plus facile que jamais de diffuser), il existe une palette de choix avec par exemple Twitter ou cover it live qui ne sont que des exemples. Choisir celui qui convient le mieux pour faire passer le message.

5- Quand le journaliste fait une erreur, il s’excuse et la corrige. Le journaliste ne sort pas de la cuisse de Jupiter et n’est pas béni des Dieux, il est à l’écoute de son audience.

6- Il faut être là où se trouve  l’audience.  Les habitudes de consommation des médias ont changé et continueront à évoluer, il faut les accompagner et non pas les combattre (voir ici, ici et ici ) . S’ il n’y pas de lecteurs ce n’est pas la faute de Google ou je ne sais quel autre bouc émissaire, c’est la stratégie qui est mauvaise.

7- Être honnête par rapport aux lecteurs/internautes/téléspectateurs c’est:

  • Admettre l’absence d’informations pertinentes.

Souvent il faut absolument produire quelque chose alors le journaliste qui ne trouve rien fait du remplissage.  (cela rejoint le point 3)

  • Passer du temps sur le terrain

Il est impossible de rendre compte convenablement sans avoir passé du temps avec les gens, parler,  sentir, voir comme les choses fonctionnent. Si l’on oublie le terrain, le travail se résume à un copier/coller de communiqués de presse ou compte rendu de conférence de presse.

  • Participer à la conversation

Les réformes

1- Le site internet devient le support principal, le papier un produit annexe.

2- Fin de la diffusion quotidienne, mais 2 éditions par semaine. Une le lundi orienté sport avec les résultats du WE et une édition le vendredi avec l’actu de la semaine écoulée.
Une diffusion quotidienne n’a plus aucun sens. Les informations ont soit été diffusées par la télé par la radio ou par internet et comme c’est souvent les mêmes communiqués de presse qui servent de base à tous les médias, l’information tourne en rond.

3- Moins d’infos. Pour le moment la presse essaye de ratisser le plus large possible pour avoir le plus de lecteurs. Mauvais calcul car il n’y a pas assez de moyen pour tout couvrir convenablement. A la place, il faut une vraie éditorialisation, de vraix choix. L’exhaustivité de l’info est impossible, il faut avoir le courage de sélectionner. Le journal qui paraîtra le vendredi sera issu d’une sélection drastique, le  nombre de pages sera en rapport avec ce que l’on est capable de produire de manière qualitative.

4- Penser collaboration.
Par exemple, au lieu de dépenser plein d’argent pour ma propre plateforme vidéo comment puis-je par exemple travailler et partager des revenus avec dailymotion, YouTube, vimeo ? L’avantage est double; rendre le contenu plus facilement accessible (ce sont des lieux où les gens ont l’habitude d’aller) et de ne pas devoir développer en interne tout un savoir-faire technique spécifique.

Voici un petit passage de Wikinomics qui illustre l’importance économique de la collaboration:

“une entreprise se développe jusqu’à ce qu’une transaction supplémentaire réalisée en interne finisse par coûter plus aussi cher que cette même transaction sur le marché. Autrement dit, tant que cela vous revient moins cher de réaliser une opération dans votre entreprise, continuez à le faire, mais cessez dès qu’il devient plus intéressant de la confier au marché.

« l’entreprise doit rétrécir jusqu’à ce que le coût de réalisation d’une transaction en interne tombe au dessous de son coût de réalisation à l’extérieur. Les coûts de transaction continuent d’exister, mais ils sont souvent plus importants dans l’entreprise que sur le marché » .

« cette nouvelle structure, c’est le business-web, ou b-web. Dans cet essaim d’entreprises qui se rassemblent sur Internet, chaque entité garde son identité, mais toutes fonctionnent ensemble, créant plus de richesses qu’elles ne pourraient en produire isolément. Les b-web s’appuient sur un nouveau type de collaboration interentreprises » (TAPPSCOT et WILLIAMS, 2007, P68). “

5- On sort de la circulation circulaire de l’information. Il faut se différencier. Economiquement parlant, il y a deux solutions soit je fais la même chose que le voisin et la concurrence se fait sur le prix soit je me différencie et la concurrence se fait sur la nature même du produit.

6-  Le « breaking news » n’est pas notre business.
- Avoir l’information en premier est un avantage qui dure 0.002 seconde le temps que quelqu’un la reprenne sur son blog, site,page myspace, le tweet etc.
- Il y aura toujours un « amateur » avec un caméraphone pour enregistrer l’événement.
Il faut voir cela comme une opportunité incroyable  la presse est libérée de cette course folle et peut se recentrer sur le coeur du métier: analyses, enquêtes, explications, …

7- Le choix des outils

A l’heure du web et du journalisme multimédia, tout bouge très vite. Il est difficile de pratiquer un journalisme innovant et dynamique sur la forme avec un Desktop bridé par des droits administrateurs et un firewall qui ne laisse rien passer. Le journaliste doit pouvoir personnaliser et adapter son outil suivant ses besoins: un tel aura besoin d’un smart phone type Iphone, un autre un eePC, un troisième préféra un Mac,etc. Dans la limite d’un budget raisonnable, il faut laisser le journaliste s’équiper et surtout personnaliser ses outils. Il doit également pouvoir choisir les outils de diffusion twitter? delicious? un blog? un ning?Tumblr? Dailymotion?Le journaliste sera plus efficace et il pourra réagir plus vite. Après, il suffit simplement d’agréger le tout sur le site du journal. En ce moment c’est comme demander à Felipe Massa d’essayer de gagner une course F1 avec une 2CV… aujourd’hui les internautes utilisent tous des Ferraris et les journalistes continuent à rouler en 2CV.  Bien entendu, les outils ne sont là qu’en support, ce n’est pas eux qui vont faire la qualité du contenu.

8 -  On garde l’ancienne maquette. Dans un premier temps, il faut aller vite. Mais dès le premier jour il faut repenser la maquette de A à Z , tout doit être remis sur le tapis. La place de l’illustration, qualité du papier, format, nombres de pages moindres. Plus de dessins, de caricatures, de reportages photo, etc. il faut offrir une plus value visuelle au lecteur. Le lecteur doit avoir en main un produit à haute valeur ajoutée, pas quelque chose dont on va se servir le lendemain pour emballer le poisson.

9 – Un culte quotidien sera rendu à ce schéma: (je suis déjà en train de coudre ma tenue de grand prêtre )

http://www.buzzmachine.com/pix/mediachartprocess.png source image: Jeff Jarvis

10- Et l’argent? Je n’ai pas la recette miracle, mais je suis sûr qu’un média qualitatif avec une forte fidélisation de ses lecteurs a un gros potentiel pour trouver des revenus (publicité très ciblée, conférences, produit annexe, partage de revenu sur les plateformes ou le contenu est présents…). Le secret est de rester ouvert et prêt à explorer de nouvelles voies.

Et évidemment, il reste une tonne de questions en suspens :

MAJ: Ceux qui veulent poursuivre la réflexion je les encourages à aller lire l’article de Charles Innover pour sauver la presse. Il y a une série d’information factuelle et de liens vraiment intéressants.

{ 11 comments }

Indeneus December 24, 2008 at 13:17

Ben dis donc, tu ne chômes pas pour un 24 décembre. Ça cogite !
“A GOOD newspaper, I suppose, is a nation talking to itself,” mused Arthur Miller in 1961.
Il suffira de 2 ou 3 générations de GSM (iPhone) pour réellement menacer l’industrie. Pour le moment c’est un ‘warning’. Après, en 2019, on aura une sorte de journal avec des articles de bloguers syndiqués et triés en plus de ceux des journalistes. Je te souhaite de bonnes fêtes. Je dois m’en aller, y a Nordmann qui m’attend.

Sam Piroton December 24, 2008 at 13:24

Tom, bon article… Y a deux infos qui s’opposent cette semaine. D’une part, le LA times génère des revenus web qui couvrent le coût de la rédac. Bonne nouvelle, même si le nombre de journaux y arrivant est excessivement rare.
Deux, j’ai lu cette semaine le cas d’un patron de presse US qui refusait catégoriquement toute présence web. Papier et uniquement papier. Et ça marche très bien, ses chiffres sont en croissance, là où les autres s’écrasent (zut, plus le lien. Je bookmarke pas assez..)
Anyway… tout un débat…
Bon réveillon ;)

Pedrock December 24, 2008 at 14:14

Bravo, belle étude.
Pour alimenter le débat, les conclusions de Bertrand Pecquerie, directeur du World Editors Forum:

http://laplumedaliocha.wordpress.com/2008/12/20/crise-de-la-presse-les-solutions/

Thomas December 24, 2008 at 15:28

@Indeneus: L’industrie est déjà menacée dans sa forme actuelle. On la sent peu sûre d’elle (il suffit de voir les attaques contre Google). Si le modèle ne change pas, je crois que la chute sera très rapide.

@Sam: Merci pour l’info j’ignorais que le LA Times arrivait à couvrir ses coûts grâce au Web. Si tu retrouves tes liens, reviens par ici :-)

@Pedrock: Merci pour le lien.

Bonnes fêtes à tout les trois.

charles December 26, 2008 at 12:13

En gros, on est d’accord sur tout. Voir mon article de cette nuit: “Innover pour sauver la presse”. Les grands esprits se rencontrent… ;-)

charles December 26, 2008 at 13:05

Tom,Sam
Vous trouverez sur mon blog les liens que vous cherchez, sur le LA Times dans le corps de l’article (avec les commentaires très intéressants de Jarvis dans Buzz Machine), et sur le canard qui ne veut pas du web dans ma liste de partage.
Cordialement,

Sam Piroton December 26, 2008 at 15:47
Un petit Belge December 27, 2008 at 20:05

Bravo pour ce très bon article dont je partage beaucoup d’idées. Meilleurs voeux pour 2009. (j’ai supprimé l’url du blog, le nom link déjà vers le site)

Jean January 4, 2009 at 19:14

Bonjour,

J’avais découvert votre blog via la série d’itws vidéos (Atelier des médias, Mediapart, Rue89…) et j’y reviens par hasard… et avec plaisir. Le lecture de ce post est très rafraîchissante. C’est une très bonne synthèse de ce que j’avais pu lire sur d’autres blogs. Je partage l’essentiel de vos constats.

A part la “réforme n°1″ : le papier a mon avis un avenir formidable, en l’articulant de la bonne façon avec le web… Le “charnel”, le “palpable” reste à mon avis une valeur sûre et “vendable”.

Si j’ai moi aussi le droit de faire un rêve mégalomaniaque, je rêve d’un site communautaire sur la forme d’une coopérative de reportages. Un mélange de Spot.us, de l’Atelier des Médias et de XXI. Selon le schéma de Jeff Jarvis, les reporters seront chargés d’un sujet pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois : “les nouvelles routes de l’immigration”, “les nouveaux utopistes”, “le marché de la faim”… Chaque jour, ils viendront raconter les coulisses de leurs travail, montrer leurs photos, donner des pistes de lecture, écouter les doléances des membres de la communauté, poster les versions intégrales des interviews réalisées, proposer des infographies pour rendre leur sujet intelligibles,…

Au cours de leurs reportages, en France, en Belgique, ou à l’autre bout du monde, ils twitteront, chatteront, diffuseront en direct certaines vidéos,…

Ils susciteront des débats, inviteront des blogueurs déjà actifs, proposeront à certains acteurs de tenir un blog temporaire… Ils valoriseront les témoignages les plus intéressants de la communauté, valideront et utiliseront les infos proposées…

Tout cela sera diffusé sur tous les canaux possibles. Il y a aura une Web-tv, une émission de radio, un format court spécial téléphone portable, un photoblog à la manière de Big Picture, des panoramiques immersifs, des diaporamas à plus savoir qu’en faire… et pourquoi pas, rêvons plus fort, un magazine papier…

[... fin du rêve...]

Thomas January 5, 2009 at 12:55

@ Jean: Ton rêve on est de plus en plus à le partager.Qui sait un jour…peut-être.

Concernant le papier je ne prône pas sa suppression et je ne crois pas un instant en sa disparition. Je partage ton avis sur le côté charnel et sensuel de la matière. XXI, dont j’ai déjà fait l’éloge sur ce blog, en est un bon exemple. Il faut juste que la version papier apporte une sérieuse plus value par rapport au net.

Jean January 5, 2009 at 16:22

@ Thomas

Oui, mais j’ai pas envie d’attendre être vieux, désabusé et aigri… après été journaliste web pendant dix ans et avoir pondu 35 articles par jour… comme c’est la cas dans la plupart des médias web actuels…

Sur XXI, je partage le même enhousiasme que toi… Un magazine bien plus innovant – à mes yeux – que la plupart des projets web de ces dernières années.

Concernant le papier et la nécessaire plus-value, je te conseille de jeter à oeil à l’expérience du magazine US Good Magazine. Ca vaut le détour… dans le genre plurimédia

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