L’espace, la ville et l’être humain

by Thomas on 12/11/2008

Il y a quelques jours j’ai terminé la lecture d’un livre pas tout jeune (1966) mais absolument passionnant: La dimension cachée.  Il va d’ailleurs falloir que je relise quelques passages avant de pouvoir pleinement l’intégrer.

Sur le quatrième de couverture la dimension cachée est définie comme suit:

« La dimension cachée, c’est celle du territoire de tout être vivant, animal ou humain, de l’espace nécessaire à son équilibre. Mais chez l’homme, cette dimension devient culturelle. Ainsi, chaque civilisation a sa manière de concevoir les déplacements du corps, l’agencement des maisons, les conditions de la conversation, les frontières de l’intimité. Ces études comparatives jettent une lumière neuve sur la connaissance que nous pouvons avoir d’autrui et sur le danger que nous courons, dans nos cites modernes, à ignorer cette dimension cachée : peut-être est -ce moins le surpeuplement qui nous menace que la perte de notre identité. »

Ce livre traite donc de la gestion de l’espace et de son influence sur l’être humain. Que se soit l’espace entre individus ou l’espace en tant que lieu de vie. Il met en lumière le fait que chaque culture et classe sociale a une gestion et une interprétation particulière de l’espace. Il s’agit souvent d’un processus inconscient donc difficile à révéler. C’est absolument passionnant, je vais ici m’attarder sur le chapitre villes et culture.

Nos villes sont multiculturelles voilà un fait que personne ne conteste mais bizarrement la réflexion n’a pas été poussée au point de se dire que chaque groupe socio-culturel a des besoins spécifiques.

« Ces groupes minoritaires se distinguent de la société dominante par des différences culturelles fondamentales concernant les notions et valeurs de bases, comme la structure et le maniement de l’espace, du temps et de la matière, qui toutes sont acquises au début de la vie. »

En partant de ce postulat de base il propose la création « d’enclave ». Il ne parle pas d’un ghetto, pas de tours HLM mais d’un espace dans la ville qui correspond aux besoins spécifiques de telle ou telle minorité culturelle. Le but n’est pas d’encourager le communautarisme mais bien l’inverse. Créer un lieu de vie, une zone tampon où les nouveaux arrivants¹  se sentent accueillis et reconnus au sein d’une communauté tout en gardant une partie de ses repères culturels. Pour s’ouvrir à l’autre, il est essentiel avant tout de se sentir bien dans sa communauté d’origine.

« Ces enclaves remplissent une série de fonctions dont l’une des plus importantes consiste à servir de centre d’accueil à vie pour des populations dont la seconde générations pourra y apprendre comment passer à un mode de vie urbain. Mais le problème essentiel actuellement soulevé par ces enclaves tient à leur localisation qui en limite les dimensions. Quand le nombre d’arrivants croît à un taux qui excède les possibilités de conversion des migrants ruraux en citadins (qui précisément sont en mesure de quitter l’enclave), il ne reste que deux solutions: l’expansion territoriale ou la surpopulation. »

La compréhension des besoins spécifiques d’une population est essentiel si l’on veut éviter des mesures arbitraires sans aucune prise avec la réalité. Edward T.Hall prend notamment l’exemple d’un quartier italien qui a été rasé à Boston et remplacé par des immeubles modernes. Il ne faisait aucun doute que le quartier, qui était dans un état lamentable, avait besoin d’une rénovation. Avec, sans doute, la main sur le cœur et plein de bonnes intentions, la ville a créé un environnement totalement inadapté. Une fois les nouveaux logements intégrés, le nombre de dépression a augmenté chez les anciens habitants du quartier.

« Les plans de suppression des taudis et de rénovation urbaine de Boston avaient omis de tenir compte du fait que les quartiers occupés par la classe ouvrière étaient très différents de ceux occupés par les classes moyennes. Les résidents du « West End » vivaient en contact permanent les uns avec les autres; les halls des maisons, les magasins, les églises et même les rues jouaient pour eux un rôle essentiel dans la participation à la vie de la collectivité. (…), on s’apercevait que les habitants disposaient en réalité d’un espace vital plusieurs fois supérieur à celui qu’indiquaient les critères d’évaluation de la classe moyenne, fondés sur la seule cellule d’habitation »

les-fauvettes-neuilly-sur-marne

Les "fauvettes" à Neuilly sur Marne

Crédit photo: Bistoukeight

Un appartement fonctionnel dans une tour est une solution pragmatique mais catastrophique du point de vue du bien être. Comme l’illustre le témoignage recueilli par l’auteur  «  Ce n’est pas un endroit où élever une famille. Une mère ne peut pas surveiller ses enfants quand ils sont sur un terrain de jeu quinze étages plus bas . Les petits se font rosser par les plus forts, les ascenseurs sont dangereux et remplis d’ordures, ils sont lents et tombent en panne. Lorsque je veux rentrer chez moi je réfléchis à deux fois car il peut arriver d’attendre l’ascenseur pendant une demi-heure ».

Une étude avec des rats fait froid dans le dos quant aux conséquences de cet empilement dans des tours toujours plus hautes.

« Si l’on veut accroître la densité d’une population de rats tout en gardant les animaux en bonne condition physique, il suffit de les placer dans des boîtes séparées, de façon qu’ils ne puissent pas se voir, de nettoyer leurs cages et de leur donner suffisamment à manger. On peut alors empiler indéfiniment les boîtes. Malheureusement les animaux ainsi enfermés deviennent stupides et ce système de super-remplissage est payé d’un prix redoutable. »

Raison de plus pour tenir à l’œil ce genre de projet immobilier

Pourquoi je vous racontes tout ça? Car je viens de découvrir, les envoyés spéciaux , un nouveau blog écrit par des jeunes de 6ème primaire de Schaerbeeck issus des quartiers difficiles, le tout écris sous la bienveillance de leur prof de morale. Une initiative que je ne peux que vous encourager à aller lire. Sans langue de bois, ils ont des choses à dire.

Ce qui m’a également frappé c’est les différentes références à l’espace:

« Il y a des bandes gentilles qui veulent jouer au foot tout simplement.
Quand on joue dans la rue, il est impossible d’éviter les 1030. »

« Dans ce coin-là du quartier, les voyous viennent faire des graffitis et rouler en booster pour embêter les personnes âgées. Elles sont là en train de jouer aux cartes, broder ou regarder la nature en bronzant. »

« Mais le type. Il n’est pas ici. Ici c’est l’enfer.
Il se cache dans la nature. Un coin que j’aime beaucoup. »

« Au bout de ma rue se trouve la place des Marocains avec des arbres et des bancs. »

« Sur la place des Africains, à partir de 20 heures, les drogués se bagarrent à coups de poings. Ils disent que c’est un jeu. »

« Chez moi, il y a les 1050 et les drogués et ceux qui boivent trop. Un jour, un Pakistanais m’a poursuivi avec un couteau parce qu’il avait trop bu »

Il ne faut pas avoir fait un doctorat en psychologie pour se rendre compte qu’une vie dans un tel environnement n’est pas propice à un développement serein des individus.  Si dans son propre quartier on ne sent pas en sécurité et qu’en dehors du quartier on est un étranger, l’on peut comprendre (comprendre n’est pas excuser) certains comportements des jeunes « des quartiers »: violence, décrochage scolaire, fondamentalisme religieux

Il s’agit d’une réflexion en cours, je n’ai donc pas la prétention de résoudre le problème des quartiers difficiles (sujet pour lequel je ne dispose d’aucune expertises) en ces quelques lignes. Il est également évident que les bâtiments et l’aménagement des quartiers ne sont pas les seuls en cause mais personnellement je pense que l’environnement a une énorme influence sur les êtres humains².

¹« Il semble en effet que les principaux groupes ethniques établis dans les villes américaines maintiennent leur sparticularités respectives pendant plusieurs générations »

²Il prend l’exemple d’une étude faite dans un hôpital où le simple remplacement d’une chaise par une table a multiplié par trois le taux de lecture des pensionnaires.

Ps: j’ai découvert le blog via Charles même s’il ne veut pas qu’on le dise

Previous post:

Next post: