Le reportage de Frank Istasse sur les blogs dans « question à la une » vient de secouer une partie de la blogosphère belge. J’ai décidé de mettre aussi mon grain de sel.
Je suis surpris par la façon dont le sujet a été traité. Que tout n’est pas rose sur internet, qu’il existe des dérives et des questions à se poser sur les modèles en devenir, cela relève de l’évidence et il est toujours bon de les mettre en lumière. Mais jeter le bébé avec l’eau du bain relève de la mauvaise foi et du mauvais traitement journalistique. Tout au long du reportage on sent que le web est pris comme une masse informe d’individus, la bave aux lèvres, prête à mordre les gentils et pauvres innocents journalistes. Mais pas un chouïa d’auto-critiques. C’est faire preuve de peu de discernement.
Avec ce petit paragraphe, je ne fais que marquer mon accord avec Charles, François, Jean-Yves, Zoltan, Eric et Molenews.
Le vrai problème vient de la question de départ. Opposer les blogueurs aux journalistes n’a pas de sens. Il existe autant de manières de bloguer qu’il existe de blogueurs , de même que les journalistes sont loin d’être un corps professionnel uniforme (Cfr la différence entre la DH et le Monde diplo).
Un blog et par extension le web ne sont que des outils techniques et non pas une philosophie. Etre blogueur veut juste dire que l’on utilise un outil avec lequel de multiples choses sont possibles. Tout comme dire “je fais de la télé” peut signifier le moulin à paroles dans « Allo cadeau » sur RTL que de présenter une émission hyper pointue sur Arte. Mais nulle part dans le reportage il n’est clairement fait mention de quel type de blog, de site web ou de blogueurs on parle. Il y a un joyeux mélange des genres propice à la caricature.
La question qui aurait dû être posée est celle du traitement de l’information. Car c’est bien là que se situe le débat. Comme l’a dit un jour le patron du New York Times: « In ‘Newspaper’, what matters is not ‘paper’ ». Je pense qu’il faudrait davantage s’attarder à ce que signifie « news ». Qu’est-ce que l’information ? Quelle définition lui donner? Comment est-elle produite? Par qui et suivant quel processus? Car c’est bien le statut de l’information et la production de celle-ci qui sont remis en cause par le Web. Si des personnes ont ressenti le besoin de produire de l’info en ligne gratuitement et bénévolement, c’est qu’elles n’étaient pas satisfaites de l’offre actuelle.
Je n’ai évidemment pas la prétention de répondre à toutes ces questions. Mais pour avancer dans le débat et dans la réflexion, je propose d’identifier en quelques points les principales dérives dans la production de l’information.
Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. N’hésitez donc pas à la compléter par le biais des commentaires.
- Les médias n’arrivent pas à sortir de la circulation circulaire de l’information
source image: ATTAC

C’est Pierre Bourdieu qui a popularisé l’idée suivant laquelle les médias se suivent et se recopient les uns les autres. Je n’ai qu’une petite expérience dans la presse. Mais l’éternelle question dans les salles de rédaction est de savoir pourquoi on n’a pas traité la même info que le voisin. On arrive alors à des situations absurdes. Pour vous en rendre compte, je vous conseille de mettre dans votre agrégateur côte à côte le flux RSS de La Libre du Soir et de la RTBF….c’est révélateur de la faible diversité des sujets. À peu de choses près, tout le monde parle de la même chose. Alors évidemment la valeur de l’information tend vers 0. C’est une loi économique de base: ce qui est en abondance est gratuit ou presque , c’est ce qui est rare qui possède de la valeur. Si tout le monde en parle pourquoi aller sur le site de La libre plutôt que sur celui de la RTBF ou sur un Blog?
L’emballement médiatique est également issu de ce phénomène. Qui se souvient encore qu’en 2005-2006 la grippe aviaire faisait la une des journaux? A l’ époque, on se trouve face une saturation d’informations sur le sujet. Combien d’articles en parlent encore aujourd’hui? Et pourtant le risque est encore bel et bien présent.
Les blogs ne sont pas exempts de cette dérive, le « Buzz » relié avec tant de docilité n’est qu’une variante de la circulation circulaire de l’information.
- Produire plus avec moins.
Une lecture régulière d’AFP médiawatch suffit pour se rendre compte que les effectifs de la presse sont en constante diminution. Mais les journaux contiennent toujours autant d’articles et les JT sont toujours aussi longs. Il faut produire toujours plus. Toujours plus vite. Et avec moins d’effectifs. Dans ces circonstances, faut-il s’étonner que la qualité en pâtisse?
Dans une interview du « Vers l’avenir » du 9 août 2008, l’ancien patron du titre, Philippe de Thysebaert qui du haut de ses 100 ans a le mérite de pouvoir comparer la situation passée et l’actuelle déclare ceci « Je trouve qu’il font (en parlant des journaux) beaucoup trop de pages. Je n’ai pas les moyens de lire tout cela. Tous les journaux sont concernés ».
Très récemment dans “L’ atelier des médias” Frédéric Filloux, ancien journaliste chez Libé et fondateur du journal “20 minutes”, prônait des rendez-vous d’actualité moins fréquents, mais plus qualitatifs. Il parle d’une fréquence de publication qui serait de l’ordre de trois fois par semaine.
Ce genre de raisonnement peut s’appliquer dans beaucoup de cas et être adapté en fonction de chaque média. Par exemple, une actualisation minute par minute d’un flux RSS n’est pas dérangeante, c’est grosso modo ce que fait l’agence Belga; pas d’analyse juste des faits bruts. C’est vite lu et les coûts d’une telle diffusion sont quasi nuls. De même qu’en radio la lecture des gros titres est relativement rapide et peu coûteuse. En télé c’est une autre histoire, il faut des images et ça coûte cher à produire (la matériel, le déplacement, le temps du tournage, du montage, etc). Souvent les images sont d’un intérêt tout relatif. Il suffit de penser aux nombres de sujets « faits divers » qui se limitent à des plans de la rue et de la maison où se sont déroulés les faits. Il faut mener une réflexion sur la pertinence et la plus value réelle que peut amener chaque média.
Bref, dans un monde où le cerveau humain est hyper sollicité par des messages de toutes sortes: publicitaire, divertissement, informationnel, il faut penser à considérer l’adage suivant : « less is more ». Moins, mais plus qualitatif peut se révéler plus fort que plus, mais de faible qualité. Si je vous montre les 1000 photos faites lors d’un reportage vous ne retiendrez rien, mais si je n’en montre que 10 elles vont avoir plus d’effet.
- La qualité factuelle de l’information
Chaque fois qu’il m’est donné de rencontrer des personnes d’un secteur particulier que ce soit des avocats spécialisés dans la question de l’immigration, des cadres d’entreprise ou des hommes politiques, tous pointent du doigt le manque de rigueur voire les erreurs commises dans le traitement qui est fait des domaines les concernant. On va dire qu’ils défendent leur chapelle et que c’est la liberté de ton des journalistes qui leur déplaît. Non ce n’est pas le cas. Il s’agit soit d’erreurs comme confondre deux types de juridictions ou bien d’erreurs de jugement par méconnaissance du dossier.
Je vais prendre trois exemples:
http://www.ozap.com/actu/tf1-erreur-mort-petit-louis-drome/155380
http://www.maitre-eolas.fr/2008/05/30/969-n-y-a-t-il-que-les-vierges-qui-puissent-se-marier
Cela est une des conséquences des conditions de travail issues du « produire plus avec moins ». Soumis à des pressions de production, les journalistes ne prennent plus le temps de la vérification, dépêche AFP faisant foi. Mais je ne pense pas que ce soit la seule explication. Le manque d’auto-critique efficace dans le sens suivi de faits est quasi nul dans la profession. Les conséquences sont dramatique d’une part la confiance dans les journalistes est faible, mais de plus en plus de secteurs « méprisent » de plus en plus les journalistes.
source: legermarketing
Il est évident que personne n’est parfait, l’erreur est humaine. Mais peu sont les journalistes à admettre leurs propres erreurs. A ce niveau-là, je pense que les médias traditionnels ont énormément à apprendre de la culture du web qui est plus transparente. La majorité des blogueurs à qui l’on signale une erreur la corrige en faisant amende honorable.
- Manque d’innovations.
Les grands rendez-vous de l’information ont peu changé au court du temps. Lorsque je regarde un JT vieux de 20 ans, la différence ne saute pas aux yeux (à part le look du présentateur et le décor). Les codes sont restés figés. Il ne faut donc pas s’étonner que les gens soient à la recherche d’autres formes, de façons différentes de produire de l’information. A cet égard Diederick Legrain qui est démoli dans le reportage de la RTBF a le mérite de l’innovation, son « produit » est original et apporte une réelle plus value (après on peut être d’accord ou pas d’accord sur la démarche, c’est un autre débat).
La lecture de Wikinomics est éclairante quant à l’apport que le Web peut avoir sur l’innovation
Le Web est-il la réponse à tout, le Graal absolu?
Bien évidemment que non. Il y a beaucoup de questions qui se posent, certaines ont été soulevées dans le reportage de QALU. Le média est jeune et il doit encore être apprivoisé . A cet égard je vous conseille fortement la lecture du livre de Francis Pisani qui met bien en lumière toutes les questions qui se posent.
Je me permets d’insister encore une fois sur le caractère un peu caricatural de ce billet, mais pour la clarté du propos, il me paraissait nécessaire de l’exposer ainsi. Et puis si je prends le temps de la critique, c’est que je suis un passionné et convaincu de l’utilité du journaliste et du journalisme.
PS: Voici la réponse de Frank Istasse aux salves vitriolesques de la blogosphère et des commentaires:
Beaucoup nous accusent de nous vanter de détenir la vérité absolue, nous les journalistes et de tourner en ridicule la blogosphère et les internautes. Cela n’a jamais été notre intention. Nous ne poursuivons pas un but, nous ne défendons pas une cause et il ne s’agissait en aucun cas d’un réflexe corporatiste. J’en veux pour preuve, le reportage de “Questions à la Une” que j’ai réalisé la saison passée et qui s’intitulait “Les journalistes disent-ils toujours la vérité ?”. Nous y expliquions qu’il ne faut jamais prendre comme vérité absolue ce qu’on vous raconte : qu’il s’agisse des télés, des radios, de la presse écrite. Hier nous avons tenté de faire la même chose mais avec le net. Et tant pis si la manière a été ressentie comme brutale par la bloggosphère. Je serai présent vendredi matin dans l’émission radio “Intermédias” pour répondre aux questions que mon reportage suscite sur la toile. Mais il serait peut-être intéressant de trouver un moyen suplémentaire pour “aller plus loin” et essayer de construire un débat par rapport à toutes ces interrogations. Toutes vos suggestions sont les bienvenues.
Merci de votre attention
Franck Istasse
“Mais il serait peut-être intéressant de trouver un moyen supplémentaire pour “aller plus loin” et essayer de construire un débat par rapport à toutes ces interrogations. Toutes vos suggestions sont les bienvenues.”
Je me dis que ce qui serait pas mal ce serait que les médias traditionnels engagent des jeunes passionnés de journalisme et qui ont une expérience du web et du blogging afin de remuer les idées reçues au sein des rédactions. En quelque sorte mettre le loup dans la bergerie. Ce n’est pas une idée qu’elle est bonne ? Et le fait que je sois en recherche de boulot est évidemment complètement étranger à cette proposition.


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Je trouve ce billet excellent. Il met plein de choses en perspective en énumérant des faits et des chiffres aussi pertinents qu’intéressants. Perso, voila du journalisme comme je l’aime
@Jean-Yves
Ton commentaire me fait énormément plaisir surtout que je respecte beaucoup ce que j’ai déjà pu lire de toi.
tout bon Thom ! Plus on sera de loups, mieux ça sera
Good shot, Woolfie!
@ Damien: J’ai plus qu’à trouver un berger.
@The Mole: La taupe et le loup… on va bientôt passer dans 30 millions d’amis
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt certains de vos articles. J’ai un projet qui je pense doit vous intéresser. Une rencontre me parait nécessaire. Donnez-moi votre adresse e mail ou un n° de téléphone que je puisse vous contacter. Je suis fondateur et administrateur de medium4you.
Bien à vous
Pierre Zurstrassen
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